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Pseudo: Adriana EVANGELIZTCatégorie: MusiqueDescription:
Johnny Hallyday... on le critique mais il est toujours là et moi, Adriana Evangelizt, je dis bravo Johnny... il n'y en a pas beaucoup qui ont fait ton parcours en ce bas monde... Pour tous ceux qui aiment l'Idole...
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Lundi 14 Novembre 2005

Alors là, j'ai trouvé un interview de 2004 où Johnny disait déja sa vérité sur plusieurs sujets... on peut donc penser que l'album qu'il vient de sortir maintenant est une mûre réflexion ou une synthèse de ce qu'il a sur la patate. Universal, l'hôtesse, sa tante... de plus Daniel Rondeau, l'interviewer est une de ses connaissances et la sincèrité est donc de mise.

Encore un sujet de discorde avec mes amis au sujet de la situation financière de Johnny. Ils rigolent lorsqu'il dit "s'il m'arrivait quelque chose, je ne laisserai rien à mes enfants" et de gloser en estimant qu'il aurait pu y penser avant avec tous les milliards qu'il a claqué. Et bien sûr, ils m'ont encore trouvé "partiale" dans ma façon de le défendre. Il faut dire qu'avant, j'étais comme Johnny. L'argent et moi, on était fâché. Je ne voulais pas compter. En 1982, j'ai touché plusieurs millions et au lieu de les mettre de côté... je suis partie faire le tour du monde et j'ai tout claqué en un an. Eh oui... restent les souvenirs... et la galère du poète... donc que Johnny ait profité de la vie, je peux le comprendre tout à fait.

Histoire d'une interview

Il y a trois semaines, coup de fil de l'île Maurice, où Johnny Hallyday se repose après une nouvelle tournée d'hiver. Il souhaite s'exprimer sur sa rupture avec Universal. Nous ne nous sommes pas revus depuis un soir de juillet 2003. Il avait alors évoqué, pour la première fois, des relations tendues avec sa maison de disques. Nous décidons de nous voir dès son retour. L'entretien se déroule en plusieurs séquences. Prélude dans son restaurant à Paris, le Balzac. Rentré l'avant-veille, il paraît en pleine forme, mais très remué par la disparition de Ticky Holgado, qu'il vient de saluer sur son lit de mort. Il n'arrive pas à retenir ses larmes. Plusieurs verres de vin et un paquet de cigarettes, fumées avec une rage froide, n'épuisent pas sa nervosité. Pendant le déjeuner, Johnny se détend en parlant de cinéma. Le producteur Norbert Saada nous rejoint pour le café. Depuis quelques années, Johnny lit des scénarios, rencontre des producteurs, des dirigeants de chaîne de télévision. Il se montre actif et entreprenant dans le montage des films qui l'intéressent.

Quelques jours plus tard, nous retrouvons, toujours à Paris, notre table fétiche au bar de l'hôtel Raphaël. Un expert-comptable assiste à la conversation, pour nous aider à déchiffrer un passé compliqué. Johnny, assez sombre, fait sa figure des mauvais jours. Tombé pendant le week-end sur son bateau, il se déplace avec des béquilles. Ce n'est pas le plus grave. Il s'estime maltraité par sa maison de disques et s'en montre blessé. Johnny a toujours connu des hauts et des bas.

Cette vie hyperbolique, où se devine une souffrance perdue, a été la matrice de sa légende. Mais, cette fois, lui qui a toujours été ressuscité par des projets se trouve empêché de rêver. Incapable de se projeter dans l'avenir, le rossignol encagé tourne en rond à l'intérieur de lui-même. Nous partageons un thé, le premier en trente ans d'amitié. Puis quelques verres de vin blanc, quand même. La fin de l'interview se déroule dans sa maison de Marnes-la-Coquette, en deux temps.

C'est d'abord un homme plus cafardeux que jamais qui m'accueille dans son bureau. Le lendemain, son avocat vient de lui faire savoir que les documents (radios et certificat médical) produits par la jeune femme qui l'accuse de viol étaient des faux, et reconnus comme tels par les juges. L'influx est revenu, la combativité aussi. Il se déclare prêt à aller jusqu'au bout, et à renoncer à chanter, s'il le faut. Johnny le révolté. Un coup de fil nocturne, à son retour d'un week-end à Tanger, au Maroc, apporte à ses propos quelques précisions de dernière heure.
«Ma vérité»
par Daniel RONDEAU

En juin dernier, Johnny Hallyday a fêté ses 60 ans devant le public du Parc des Princes, suscitant une ferveur médiatique plus paroxystique que jamais, après plus de quarante ans de présence sur le devant de la scène. Cet être complexe, aphasique et poétique, suicidaire et dévorant, travailleur infatigable, validait une fois encore sa présence durable sur le podium des mythologies françaises. Après l'apothéose de juin, il est entré dans une zone de tempêtes. Une jeune femme, hôtesse sur un bateau, l'a accusé de viol. Sa participation au financement de l'Amnesia, boîte de nuit lancée à Paris par son beau-père, a suscité diverses rumeurs. Enfin, et c'est le plus important, le chanteur a décidé de rompre avec sa maison de disques de toujours, Universal, provoquant ainsi un véritable séisme dans le monde du show-biz. Pour L'Express, et pour la première fois, Johnny Hallyday s'explique sur ce qu'il considère comme un tournant dans sa vie d'artiste

Qu'est-ce qui se passe?
J'en ai marre.

Marre de quoi? C'est toi qui as décidé de quitter ta maison de disques. Tu n'as jamais expliqué tes raisons.
C'est vrai: pour moi, c'était une affaire privée. Si je parle aujourd'hui, c'est parce que je n'en peux plus de voir que tout le monde raconte n'importe quoi, que je suis un artiste super bien traité, etc. La vérité est loin de ce qu'on a pu écrire ou dire jusqu'à présent. Je suis un baladin qui gagne sa vie avec sa voix et sa guitare depuis qu'il est môme. Françoise Dolto, la mère de mon ami Carlos, a raconté dans un de ses livres (La Cause des adolescents) les difficultés que j'ai rencontrées à cette époque-là. Carlos venait avec moi quand je n'arrivais pas à me faire payer. Il avait 16 ans, mais il était efficace. Comme disait Maman Dolto, il prenait son rôle de gorille très au sérieux. Si tu veux, j'ai l'impression qu'il y a longtemps que je me fais avoir, et de ça aussi, j'en ai marre.

A part tes premiers disques, chez Vogue, tu as fait toute ta carrière dans la même maison?
Je suis dans la même maison de disques depuis le 1er octobre 1961. Ce jour-là, j'ai signé mon premier contrat avec Philips, ou plutôt ma mère a signé pour moi, car j'étais mineur. Mon deuxième contrat a été signé pour vingt ans (1968-1988), en 1966, sans attendre la fin du contrat précédent. Deux contrats se chevauchant ont été fusionnés en un seul. Depuis, Philips s'est appelé Polygram, Phonogram. Maintenant, c'est Universal, dirigé par Pascal Nègre. La boîte a été revendue plusieurs fois, et moi avec. La direction a changé de tête: j'ai connu sept Pascal Nègre; beaucoup de gens ont bougé à l'intérieur; moi, non, je suis toujours là. J'ai peut-être des défauts, mais personne ne pourra m'accuser d'avoir été léger ou frivole avec mon employeur. Tu en connais beaucoup qui sont restés fidèles pendant plus de quarante ans?

Ça peut vouloir dire que tu t'y sentais bien?
Disons que je ne pensais qu'à mon métier, à mes disques et à mes tournées, sans me préoccuper du reste.

Et, quand tu avais des soucis d'argent, pas de problème, c'est ta maison de disques qui se chargeait de les résoudre?
En 1978, quand j'habitais encore avenue du Président-Wilson, j'ai eu un problème pour payer mes impôts. Je crois que je devais environ 8,5 millions de francs au fisc. Je sais chanter, aujourd'hui je sais jouer la comédie, mais je n'ai jamais pu, jamais su, jamais voulu, diront certains, m'occuper de ce genre de problèmes, que j'ai toujours du mal à comprendre. Compter m'ennuie terriblement.

On t'a aimé aussi pour cela, pour ta façon de jeter l'argent par les fenêtres? De ne pas compter, ni à la ville ni à la scène?
Je suis comme je suis, mais je pense aujourd'hui que j'aurais pu être le même sans forcément devenir l'otage d'un système. Et maintenant je m'aperçois que, dans l'état actuel de mes relations avec Universal, s'il m'arrivait quelque chose, je ne laisserais rien à mes enfants. Cette idée m'est insupportable: j'ai quand même trimé toute ma vie! Avant, je n'y pensais pas. Il y a peut-être un âge pour jeter l'argent par les fenêtres, comme tu dis, et un autre pour penser à l'avenir de ses enfants.

Donc, en 1978, problèmes avec le fisc?
Oui, et mes conseils sont allés trouver ma maison de disques, qui a proposé de me prêter de l'argent, précisant qu'elle prélèverait pour se rembourser 50% de mes revenus. Je ne vais pas entrer dans les détails, je risquerais de m'y perdre, mais disons qu'en 1985 rebelote. Il me manque 3,5 millions, pour le fisc et le reste. J'entre alors dans une spirale infernale qui va durer jusqu'en 1996. De 1978 à cette date, Universal me prête environ 100 millions de francs. Les modalités de remboursement deviennent de plus en plus extravagantes, par des prélèvements directs allant jusqu'à 90% des royalties me revenant, et pèsent sur mes contrats de travail. Je dois m'engager pour de nouveaux albums. Mes contrats de travail ou de prêt n'ont plus de terme; c'est un mouvement sans fin qui m'enchaîne de plus en plus. Au fil des ans, ma maison de disques me dépouille petit à petit d'une part de mes ressources et de mes biens. Je perds la licence de mon nom, mon propre nom quand même, pour certains merchandisings, et la propriété de ma maison, villa Molitor, à Paris, puis de la Lorada, à Ramatuelle.

Tu dois toujours de l'argent à Universal?
Non. J'ai emprunté 35 millions à Universal en 1996. Puis j'ai trimé comme une bête pour rembourser - il n'y a qu'à jeter un oeil sur mon emploi du temps, je n'ai jamais arrêté, tu le sais mieux que personne. Et j'ai acheté ma maison de Marnes-la-Coquette sans passer par eux. J'ai emprunté à une banque, qui est déjà remboursée. Depuis juin 2003, je ne dois plus rien à Universal; c'est la première fois, et je dois dire que je me sens mieux: je n'ai jamais aimé avoir des dettes. Une fois que j'ai été totalement affranchi, je me suis dit: enfin, je vais pouvoir reparler de mes contrats avec eux, en homme libre.

Mais tu t'es accommodé de ce système que tu dénonces maintenant. Un système qui t'arrangeait.
Oui. J'ai eu tort, j'aurais mieux fait d'appeler directement mon banquier. L'argent qui me manque, ce n'est pas celui que j'ai dépensé, c'est celui que l'on ne m'a pas donné ou que l'on m'a pris.

Et, pendant tout ce temps, tu as des gens qui s'occupent de tes affaires, qui te conseillent. Certains sont même tes amis - je pense à Me Daniel Vaconsin.
C'est ce que je croyais. En fait, il s'occupait si bien de mes intérêts que je me suis retrouvé dans l'état que je viens de décrire. Naturellement, j'ai eu des torts: j'ai laissé la bride sur le cou à mes conseils, certains en ont profité, il y en a même eu un qui, dans un courrier adressé à Universal, en 1991, parle de lui comme étant mon «curateur». Au nom de quoi? De quelle décision? C'est tout simplement aberrant, et pour moi révoltant. Je ne peux pas accepter, même si c'est du passé. Bon, au sujet de Vaconsin, puisque c'est de lui qu'on parle, la vérité, c'est que je ne sais pas quoi en penser. Il a certainement été un bon avocat, mais maintenant il devrait aller se reposer à la campagne.
Mais tu as parlé de ces problèmes avec Pascal Nègre, le patron d'Universal?
Evidemment. Je l'ai appelé. Le 4 juillet 2003, il est venu chez moi à Marnes. On a passé deux heures à lui expliquer ce qui n'allait pas. Il m'a dit qu'il n'était pas un homme de droit, ni de chiffres, que son métier, c'était de gérer des artistes. Il m'a dit aussi qu'il m'avait rendu service dès qu'il l'avait pu, qu'il m'avait sorti plus d'une fois de la merde. Il semblait comprendre ce que je disais et ne paraissait pas fermé à d'éventuelles solutions. C'est la dernière fois que je l'ai vu. Depuis, M. Nègre joue l'homme occupé et désinvolte derrière son bureau.
Au moment des grands concerts pour tes 60 ans, il n'y a pas d'animosité entre vous?
Non. D'ailleurs, j'avais resigné avec Universal quelques mois avant. Comme d'habitude, je n'avais pas lu ce que je signais et j'avais fait confiance à mon avocat. L'animosité est venue quand j'ai découvert qu'on me retenait à nouveau une somme énorme sur mes royalties. C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Tu sais comment ça se passe: on accepte pendant des années, puis, un jour, c'est fini. Il faut dire qu'il y a aussi un problème avec mes contrats. J'ai lu dans la presse à ce sujet beaucoup d'informations non vérifiées. Je vais t'expliquer comment ça marche, pour les disques. C'est un peu comme les livres: il y a les nouveautés et il y a le fonds. Le fonds, on appelle ça le back catalogue. Pour les nouveaux titres, je touche 21% sur le prix de gros, mais j'ai une singularité sur le marché, c'est que le public achète en permanence mes anciens titres. Je crois que je vends environ 2 millions de disques par an. Sur ces 2 millions, plus de 60% viennent du back catalogue. Pour le dire autrement, quand je sors Marie, mon public achète Marie, mais aussi Diego, Que je t'aime ou Retiens la nuit. Plus je vieillis, plus mon back catalogue prend de la valeur. Pourtant, Universal n'a cessé de baisser mes droits. Au départ, c'était 21% comme le reste, mais c'est passé à 16%, et maintenant je touche seulement 7% sur le back catalogue, on est loin, très loin de ce que j'ai pu lire ici ou là. Et encore, c'est le meilleur des cas, car Universal, pour te citer un exemple concret, a vendu ma compilation Les Cent Plus Belles Chansons à moitié prix, et, sur ce prix, ma redevance n'était plus que de 5,25%. C'est de tout cela que j'ai voulu discuter. Et qu'on arrête de raconter n'importe quoi!
Qu'est-ce qui s'est passé après cette rencontre?
J'ai envoyé une lettre à Pascal Nègre, le 8 juillet. Aimable: «Mon cher Pascal»... Je lui disais qu'il y avait lieu de m'indemniser pour le passé et que, si nous trouvions un accord, un avenir commun pourrait exister.
Réponse?
Deux ou trois jours plus tard, il me disait que j'avais tout faux et terminait par une menace à peine voilée. Je le cite: «Il dépend de toi que les prochaines années soient un cauchemar ou une apothéose.» Charmant, le cauchemar, non? Il me promettait aussi une dérive qui «va durer au moins cinq ans». J'ai consulté un avocat de stature internationale, qui défend les intérêts, notamment, d'Elton John et de Dire Straits. Robert Allan m'a dit qu'il n'avait jamais vu de contrats pareils mais que, dans ce combat, tout le monde laisserait des plumes.
Pourquoi ne pas l'avoir gardé?
Devant des juridictions françaises et avec des problèmes de droit français, mieux vaut un avocat français.
Plus de nouvelles d'Universal, depuis?
Rien, sauf une nouvelle lettre de Nègre, lundi dernier. Pas un mot sur mes contrats. Ce qui me touche le plus, c'est de voir à quel point il me prend pour un demeuré. Je devrais m'en foutre; je n'y arrive pas. C'est trop. J'en ai vu beaucoup dans ma vie, certains se sont parfois un peu foutus de moi, m'ont pris pour un con parce que j'ai souvent eu du mal à parler devant une caméra ou un micro, je le savais, j'encaissais les critiques, même quand je les trouvais injustes ou déplacées. Tu ne m'as jamais entendu me plaindre. Sur scène, j'étais moi-même. C'est là que j'ai toujours donné ce que je pouvais donner de mieux. Dans mes disques aussi. S'il y a quelqu'un censé me connaître, connaître mes qualités et savoir ce que je vaux, c'est Pascal Nègre. Il est payé pour ça. Quand je lis la lettre qu'il m'envoie, j'en suis malade, et révolté. C'est ignoble! Depuis 1961, la maison qu'il dirige est la mienne; j'étais chez moi. Cela m'attriste. Chez Universal, je n'ai plus de relations qu'avec Jean-Yves Billet, qui s'occupe de mes pochettes de disques, des photos, etc., et avec Santi, qui, dans la hiérarchie de la maison, est juste au-dessous de Pascal Nègre. Santi est l'ancien batteur de la Mano negra. C'est le seul de la boutique à être musicien. Je peux toujours parler avec lui, naturellement; il est très embêté par cette situation, mais sa marge de manœuvre est restreinte.
Universal est dans le giron de Vivendi. Tu as rencontré Jean-René Fourtou?
Lundi dernier. J'ai été reçu par un homme très bien élevé, c'est déjà ça, assez chaleureux. C'était une première rencontre: il ne pouvait pas se passer grand-chose. Je lui ai expliqué les raisons de mon mécontentement. C'est un dirigeant; je crois qu'il y a certaines choses qu'il peut comprendre. Il m'a assuré qu'il parlerait le plus vite possible à Pascal Nègre.
«Il y a des jours où je n'en peux plus. C'est dur de chanter dans ce contexte. Si on m'enlève ce bonheur-là, qu'est ce qu'il me restera ?»
Tu sais ce que pensent un certain nombre de gens: tu serais en fait sous l'influence d'André Boudou, ton beau-père.
Encore une fois, j'en ai marre. Je suis marié à une femme formidable, Laeticia. Je parle avec elle. Elle connaît mes soucis. Son père est plus un ami qu'un beau-père. Evidemment, nous avons réfléchi ensemble à ma situation, comme on le ferait dans n'importe quelle famille. André Boudou, qui pense que je me suis toujours fait avoir, m'a conseillé de ne plus me laisser faire. Ceci dit, c'est moi qui décide, et André Boudou le sait bien. A son propos, Universal a menti en disant que je leur avais demandé de m'aider pour le financement de l'Amnesia. Je n'ai rien demandé à personne. Il n'y a pas eu plus honnête qu'André Boudou avec moi. J'ai pris une part dans l'Amnesia (5%), comme j'ai pris une participation dans mon restaurant le Balzac, qui fonctionne depuis quatre ans. Maintenant, j'entends des gens dire que c'est une honte de voir Johnny Hallyday certains soirs à l'Amnesia, que ce n'est pas ma place. Toute ma vie, des copains m'ont demandé de venir faire un tour dans leur boîte, pour leur donner un coup de main. J'ai toujours accepté, toujours rendu service; personne ne s'est jamais étonné. Maintenant, on feint de s'étonner si je vais prendre un verre à l'Amnesia, où j'ai quand même de bonnes raisons de me considérer un peu comme chez moi.
Tu as coupé les ponts avec ta cousine Desta, qui t'a trouvé ingrat et l'a dit.
Pendant des années, j'ai versé une pension convenable à Desta. Quand je me suis rapproché de ma mère, qui est venue habiter quelque temps chez moi - maintenant, elle est dans une maison près de Paris - Desta l'a mal supporté. Elle s'est mise à raconter n'importe quoi et surtout à insulter publiquement ma femme. Il y a des limites...
Allons jusqu'au bout des sujets qui fâchent. Marie-Christine Vo, que tu employais comme stewardesse sur un bateau, t'a accusé de viol.
Il y aura bientôt une confrontation, et je m'y rendrai. C'est ma parole contre la sienne. Je nie les faits dont elle m'accuse. Les seules «preuves» qu'elle a avancées sont des radiographies et un certificat établi par un médecin. Nous savons maintenant que ces radios étaient antidatées de plusieurs mois et que son certificat était un faux. Son médecin vient d'être condamné à trois ans de prison, dont un avec sursis, et à cinq ans d'interdiction d'exercice de la médecine. Apparemment, c'est un spécialiste du certificat bidon. J'espère sortir bientôt de ce cauchemar.
Depuis six mois, ça fait beaucoup pour un seul homme! Noir, c'est noir?
Tu sais, maintenant, c'est vraiment ce qui se passe avec Universal qui me préoccupe. C'est triste d'en arriver là. Il faut que je m'en sorte; il y a des jours où je n'en peux plus. J'aime mon métier - je n'ai pas besoin de le crier sur les toits, tout le monde le sait - mais, pour la première fois, j'ai vécu difficilement ma tournée d'hiver. C'est dur de chanter dans ce contexte. Si on m'enlève ce bonheur-là, qu'est-ce qu'il me restera?...
Tu as des projets?
Comme chanteur, non. Je ne peux pas. J'attends de savoir ce qui va se passer. Ce n'est pas tellement mon genre. Je déteste attendre. Je n'ai pas une journée de sérénité: comment veux-tu penser à ton travail, dans ces conditions? Dans ma carrière, ce qui m'a toujours plu, c'est de faire de l'inédit, des choses que les autres n'avaient pas faites, d'aller au bout de moi-même.
Tu as le cinéma. C'est devenu très important pour toi.
Tu sais comme j'aime le cinéma. Ce n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c'est qu'on me prenne au sérieux. Je suis prêt à tout donner pour le cinéma. L'un de mes derniers bons souvenirs, c'est le tournage de L'Homme du train, avec Patrice Leconte et Jean Rochefort. Humainement et artistiquement, ça a été un moment formidable. Le film a bien marché à l'étranger: aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie.
Et, pour le cinéma, tu vas continuer à travailler?
Je devais commencer dans quelques jours à tourner Journée rouge, avec Mathilde Seigner. Mais tu sais qu'en France il est difficile de monter un film sans Canal + et sans TF 1. Or Canal + vient de faire savoir qu'il ne pouvait pas confirmer la promesse d'accord que la chaîne avait donnée pour ce film. La chaîne m'a dit que le coup venait d'Universal. Tu vois le genre de méthodes! Tout est suspendu. Ils m'empêchent de travailler. C'est grave.
Canal + a diffusé un reportage autour de la plainte pour viol de Marie-Christine Vo. Tu penses que cette diffusion s'inscrit dans une stratégie de pression?
C'est évident pour tout le monde. Ils sont prêts à tout. Par tous les moyens. Et pas seulement avec Canal +. Quand il y avait eu la première série de la Star Academy, j'avais accepté volontiers d'y participer et d'aller chanter. C'était le début de quelque chose; j'ai donné un coup de main. Pour la deuxième saison, je ne voulais plus apparaître; on me l'a fortement conseillé. C'était donnant donnant. Et insupportable: je me sens prisonnier.
«J'aimerai que mon histoire serve de leçon. Hallyday sera peut-être mort, mais Jean-Philippe Smet restera bien vivant»
Tout n'est quand même pas si sombre: les dernières années ont prouvé que tu étais encore capable de surprenantes montées en puissance.
J'essaie de faire mon métier, de bien le faire. Je ne suis pas un débutant, je ne suis pas un chanteur de la Star Academy. J'ai dirigé seul ma carrière pendant toute ma vie, je représente 5% du chiffre d'affaires d'Universal. Des gens m'ont aidé, bien sûr. Je pense à Gilles Paquet, mais personne ne peut me dire ce que j'ai à faire. Mon meilleur ami a toujours été mon instinct. Mon nom, Johnny Hallyday, je l'ai inventé et fait vivre à la sueur de mon front, contre tout le monde, au début. Combien de tournées en quarante ans, combien de galas, de télévisions? Tout cela en vain? Pour devenir l'esclave doré d'Universal, la marionnette des décisionnaires et des managers, de gens qui n'y connaissent rien, qui s'en foutent et qui veulent décider de ce qui est bon ou mauvais pour moi? J'ai reçu une lettre du fils de Léo Ferré. J'avais dit un jour que j'avais envie de chanter Avec le temps. Il a donc contacté Pascal Nègre pour lui faire savoir qu'il était disposé à me présenter une sélection de titres écrits par son père. Mais Nègre ne m'a jamais rien fait savoir de ses démarches. Cela te donne une idée de l'état d'esprit de ma maison de disques! Il faut que les majors cessent de prendre les artistes pour des imbéciles ou des vaches à lait. Le profit n'est pas tout, le marketing non plus, et l'argent qu'elles gagnent doit être partagé avec les artistes d'une façon plus juste.
Est-ce que tu pourrais retravailler avec Universal?
Oui, à condition qu'ils acceptent de revoir certaines choses.

Avec Pascal Nègre, aussi?
Je n'ai pas besoin de lui. Je travaille avec Santi.
Le jugement des prud'hommes interviendra dans plusieurs mois, en juin prochain.
Je n'ai pas le choix: j'attendrai.

Qu'en dit le métier?
Ceux qui sont un peu au courant me soutiennent. Il y a l'exemple de Sardou. Lui aussi a démissionné de sa maison, Trema. Les temps changent, les chanteurs aussi.

Est-ce que tu as envisagé que tu pouvais perdre?
Bien sûr.

Si tu perds...
Si je perds, je serai un ancien chanteur. Je ne chanterai plus dans les conditions actuelles. Je n'ai naturellement aucune envie d'arrêter de chanter - c'est ma vie - mais je ne serai plus jamais l'esclave d'un système.

C'est grave, ce que...
J'ai été au front non-stop pendant quarante-quatre ans. J'étais le brave petit soldat Johnny. Peut-être un peu fantasque, un peu fou, un peu... excessif - je ne regrette rien, tu connais ma «destroyance» -, mais j'étais toujours prêt à sortir de la tranchée, même quand ça canardait (je me souviens des jets de canettes quand je passais en première partie de Raymond Devos), et je me suis débrouillé pour rester au top. Quand il fallait aller chanter à Fréjus, à Douai ou à Remiremont, en matinée s'il le fallait, j'étais là. Cet hiver encore... Sur le monument aux morts du show-biz, si je perds, il y aura une plaque: «Johnny Hallyday, 1960-2004, assassiné par sa maison de disques.» J'aimerais seulement que mon histoire serve de leçon à ceux qui ont 20 ans et qui entrent dans le métier aujourd'hui. Que mon exemple leur évite de faire des conneries. Ceci dit, Hallyday sera peut-être mort, mais Jean-Philippe Smet restera bien vivant.

Il y a toujours eu du roman dans ta vie. Tu écris un nouveau chapitre: Johnny versus Universal.
Je préférais les chapitres précédents.

Lesquels?
La folie du rock'n'roll. Il y avait un peu plus de fraîcheur, un peu moins d'hommes d'affaires. Ceux d'aujourd'hui ne pensent qu'à presser le citron. Les citrons pressés finissent toujours à la poubelle.


Post-scriptum
En quarante-quatre ans de carrière, Johnny Hallyday a vendu plus de 100 millions de disques, remporté 39 disques d'or (plus de 100 000 exemplaires) et 14 disques de platine (plus de 300 000). A la vie, à la mort!, son dernier double album, sorti à l'automne 2002, a dépassé 1,5 million d'exemplaires.

Sources : L'EXPRESS
publié par Adriana EVANGELIZT dans: JOHNNY INTERVIEW
Lundi 14 Novembre 2005

D'OU VIENS-TU JOHNNY ?

par Julien Bordier

Johnny Hallyday dans le texte. En référence à quelques unes de ses chansons, un florilège des réflexions de l’idole des jeunes sur les femmes, ses enfants, la musique…



VOUS LES FEMMES, VOUS LE CHARME

J’la croise tous les matins
«La femme est le meilleur ami de l’homme.»
Paris Match, 08/06/2000


Apprendre à vivre ensemble
«[…] Adeline. (Ma mère) pouvait pas la saquer.»
Journal Du Dimanche, 14/07/96


Elle est terrible
A propos de son ex, Karine: «Je n’envisage même pas de rester loin d’elle plus de deux jours. […] je souhaite que l’on ne se quitte jamais.»
Paris Match, 29/07/93


Douces filles de seize ans
A propos d’Adeline: «J’ai passé ma vie à chercher la femme idéale. Je l’ai enfin trouvée.»
Paris Match, 28/04/94


Cette fille-là
A propos de son épouse Laeticia : «Je l’aime au quotidien depuis 15 mois et je dois avouer que c’est la première femme que je n’ai pas eu envie de tromper.»
Paris Match, 04/07/96


DAVID, LAURA ET…

Pour moi la vie va commencer
«Le grand souvenir de mes 20 ans, il est venu plus tard… quand j’en ai eu 24… avec l’arrivée de mon fils David.»
Le Parisien, 15/06/93


La seule fille que j’aime
A propos de sa fille Laura: «Honnêtement, c’est vraiment la femme que je préfère au monde. Au point d’en faire des conneries. L’autre jour, à Thoiry, je suis sorti de la voiture pour la faire rire. Bilan, je me suis fait courser par un ours.»
Le Parisien, 15/06/93


Le nom que tu portes
«Si nous avons un enfant (avec Laeticia) - que ce soit un garçon ou une fille - nous l’appellerons Shane, comme le personnage qu’incarnait Alan Ladd dans L’homme des vallées perdues. Shane Hallyday, ça c’est un nom de rock star !»
Paris Match, 21/12/1995


LES PENSEES DE JOHNNY

Décalage horaire
«Je vis au jour le jour, pour demain, pas pour hier.»
TV Magazine, 04/10/1999


Cheveux longs et idées courtes
«On parle toujours de l’intelligence, mais chaque individu a une intelligence différente. Obligatoirement, vous avez votre propre intelligence, l’intelligence de quelqu’un d’autre ne sera pas à votre portée. Donc, c’est pour ça qu’on ne peut pas vraiment dire que "Untel est con" ou "Untel est intelligent". Chaque personne, même un con, a une intelligence à lui. Quand je dis un con, je veux bien sûr dire quelqu’un qui est considéré comme un con.»
Elle, 26/06/1995


JOHNNY ET LE PRESIDENT

Cet homme que voilà
A propos de Jacques Chirac: «Un type droit, humain, qui sait renvoyer l’ascenseur. Il est venu dîner ici. Sans gardes du corps. Serein, tranquille. Eh ben ! je vais vous dire : il raconte des histoires grivoises pas mal du tout…»
L’Express, 26/06/1995


J’ai du sentiment pour toi
«Je suis très ami avec Chirac depuis longtemps, pas du tout politiquement.»
Libération, 16/09/1999


JOHNNY ET LA MUSIQUE

Rock’n roll attitude
Avant son concert de rattrapage au Stade de France : «Même s’il tombe de la merde, même si la foudre menace, je chanterai.»
Le Parisien, 15/06/93


J’effacerai de ma mémoire
«J’ai déjà trouvé le titre de notre album (avec David Hallyday) : Tel père, tel fils. J’en suis assez fier.»
Le Parisien, 18/05/1998


«Au début, il (David Hallyday) voulait qu’on appelle l’album Tel père, tel fils. On s’est mis d’accord pour Sang pour sang c’est mieux.»
Le Figaro Magazine, 04/09/1999


Je veux te graver dans ma vie
A propos de Bercy: «J’adore cette salle. D’ailleurs chaque fois que j’y vais je me fais tatouer pour marquer l’événement.»
Le Parisien, 12/09/1995


LES EGAREMENTS DE JOHNNY

Fais ce que je dis (pas ce que je fais)
«J’aimerais apprendre à dire non pour ne plus me retrouver à dire oui sans faire attention.»
Vogue Jommes, septembre 1994


J’ai perdu la tête
«[…] Pour les actes quotidiens, se réveiller ensemble, manger ensemble, c’est bien. C’est pas abstreignant(sic).»
Paris Match, 11/02/1993


Tous ensemble
Interviewé par Claire Chazal avant la Coupe du monde 2002 : « Est-ce que vous les connaissez ces joueurs de l’équipe de France de Football ? - Oui, je connais Zazi évidemment… »
20 heures de TF1, 19/04/2002


Confessions
«La cocaïne, j’en ai pris en tombant du lit. Maintenant c’est fini. J’en prends pour travailler, relancer la machine. Je n’en suis pas fier, c’est ainsi, c’est tout.»
Le Monde, 07/01/1998
Sources : L'EXPRESS
publié par Adriana EVANGELIZT dans: JOHNNY ET LA SCENE
Lundi 14 Novembre 2005

Un très bel article de 2002... où l'on nous parle du vrai Johnny...

UN PHENOMENE NATIONAL

par Henri Haget et Gilles Médioni


Monté sur scène à 17 ans, il est toujours là, 1 000 chansons plus tard, à l'approche de ses 60 ans. Comme une valeur refuge dans une société sans repères. Pourtant, avec ses amours, ses ruptures, ses copains, ses chagrins, ses syncopes et son rapport vertigineux à l'argent, l'idole cache un cœur tendre. Une star, mais pas de roc


Né demi-belge, portant patronyme américain, Johnny Hallyday est une exception culturelle à lui tout seul. Inconnu hors de nos frontières, l'ancien yé-yé passe, en France, pour être l'artiste de tous les records: 1 000 chansons au compteur - dont une petite centaine de tubes - 100 millions de disques et de cassettes vendues, un bon millier de couvertures de magazines, 39 disques d'or. Devenu un phénomène de scène à l'âge de 17 ans, le rocker fêtera son 60e anniversaire, en juin 2003, au Parc des princes. Une modeste cérémonie qui fait, d'ores et déjà, figure de fête nationale. «Il y a dans l'affection très profonde du public pour Johnny Hallyday un phénomène qui va au-delà des sexes et des classes sociales, souligne Jean-Jacques Goldman. Le comprendre nous éclairerait probablement sur nous, Français.»
Il a été l'idole des teen-agers, mais de droite quand la jeunesse penchait à gauche. Il affichait des idées «courtes» quand les autres avaient des cheveux longs. Il fut anobli par Godard quand il jouait à Mad Max. Il est sexy pour les uns, ringard pour les autres, goûteux et éternel comme le terroir et pourtant tout le monde l'aime. Mais pourquoi?

Il tient, donc. Depuis bientôt quarante- trois ans. Les événements, les modes, les blessures, les passions ont glissé sur lui. Aujourd'hui, les jeunes loups de la variété française s'étriperaient pour lui écrire le tube du siècle, la critique intello consacre l'acteur Hallyday dans L'Homme du train, le film de Patrice Leconte, les politiques le courtisent, les sociologues l'auscultent, les publicitaires l'affichent. Il est loin le temps où Mauriac s'indignait du «delirium tremens érotique» du rocker. Cela fait trois générations que ses chansons tissent le journal intime du pays. Carlos, le chanteur, le pote de toutes les époques: «Johnny, c'est le Victor Hugo de la rengaine. S'il meurt, la France s'arrête.» De Raffarin à Laguiller, de Godard à Zidi, des myopes aux presbytes, tout le monde le clame, désormais: «On a tous en nous quelque chose de Hallyday.» Mais quoi, au juste? «Il offre un corps solide et inaltérable à un pays qui déprime sans se l'avouer, qui n'aime pas beaucoup vieillir et ne sait pas parler de lui», dit à L'Express le sociologue Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit. Le psychanalyste Philippe Grimbert évoque sa «stature phallique», tandis que l'architecte Roland Castro insiste sur les failles de l'idole, que l'on a envie de protéger «comme une femme fragile». Johnny hoche la tête pensivement. Il a de petites rides au coin des yeux et la réponse à toutes les questions: «Finalement, ça m'arrangeait bien qu'on me prenne pour un con…»
Il est là, silhouette élastique, regard chinois, dans la suite d'un palace parisien où défilent les journalistes. A la vie, à la mort!, c'est le titre de son nouvel album, dont il assure la promotion avec une angoisse à peu près comparable à celle d'un Mike Tyson à qui l'on demanderait d'écraser une mouche. Son précédent opus, Sang pour sang, s'est vendu à 2 millions d'exemplaires. Pour tout dire, Johnny a déjà oublié la moitié des titres des chansons qu'il vient d'enregistrer: «Comment elle s'appelle déjà, celle du prix Goncourt?» Son portable interrompt la séance. C'est Laeticia, sa femme, son «nouvel équilibre», comme disent les magazines féminins. Ce soir, les Hallyday reçoivent. En entrée, il y aura des huîtres en gelée. Johnny conseille. Johnny s'inquiète. «Et comme sauce, tu fais quoi?» Les sauces, c'est son truc. Sa spécialité. Sa raison de vivre, peut-être. A l'âge de 7 ans, dans une ferme, il a avalé, par jeu, des paillettes de savon. Ses papilles ne s'en sont pas remises. Alors, il mange épicé. Très épicé. Avec Carlos et Marc Francelet, un ancien photographe devenu son confident, ils font des concours. A celui qui ramènera de ses voyages la sauce qui tue. Le champion, là aussi, c'est Johnny. «Une fois, à la Lorada, nous étions une douzaine à table, dont Faye Dunaway, raconte Francelet. Il y avait de la salade de crabe. Johnny m'avait préparé un assaisonnement spécial, une sauce noire qu'il avait trouvée en Thaïlande. “Goûte ça, c'est pas mal”, il m'a juste dit.» Et alors? «Ma tête a explosé. Je suis tombé dans les pommes. Devant Faye Dunaway! Johnny, lui, était plié!»

Les sauces, les amis. La bande à Johnny. Le premier cercle: Carlos, Francelet, Eddy Mitchell, Jean-Jacques Debout, le parolier Michel Mallory, Jean-Pierre Pierre-Bloch, son ancien secrétaire particulier devenu l'un des lieutenants de Tiberi. Et le second cercle: Vincent Lindon, Bruno Putzulu, Jean Reno… Forcément, on en oublie. Pas lui. L'an dernier, Johnny a proposé à Patrick Balkany, le sulfureux maire de Levallois-Perret, de faire un marché en sa compagnie durant la campagne municipale. Balkany, oui, au mépris du qu'en-dira-t-on. Simplement parce qu'à la fin des années 1960 les deux hommes s'étaient croisés sur le tournage de Qui a tué Raspoutine?, de Robert Hossein, dans lequel le futur élu jouait le rôle d'un prince russe. Le film n'est pas gravé dans les mémoires. Mais les virées en boîte du duo sont restées fameuses. Et l'idole ne lâche jamais un pote en difficulté. Même s'il ne le voit que tous les dix ans. Même s'il imagine le pataquès et la grimace des commentateurs. Dommage que monsieur le Maire n'ait pas voulu le mouiller.

Depuis la nuit des temps, ses techniciens le surnomment «l'Homme». Avec une majuscule. C'est comme ça. Carlos se souvient avoir traversé les Etats-Unis en sa compagnie durant sa période biker. Un soir, ils ont poussé la porte d'un saloon bondé, un repaire de coriaces, au fin fond de l'Arkansas. Les cow-boys sont restés la chope en suspens. «Et ça marche aussi à Oulan-Bator, précise Carlos. Les gens ne savent pas qui il est. Mais ils devinent tout de suite que c'est quelqu'un.» Ce magnétisme - que l'âge aiguise plus qu'il ne l'altère - le romancier Claude Klotz s'en est servi pour bâtir le scénario et les dialogues de L'Homme du train. Il ne connaissait pas Hallyday. N'était pas spécialement fan, non plus. «J'ai écrit avec une photo de lui sous les yeux, explique-t-il. Il n'y a pas d'autres acteurs de 60 ans, en France, qui possèdent une telle allure. Il me fait penser à Gary Cooper.»
"A l'hôtel, le soir, il refusait que je sorte de sa chambre avant
qu'il se soit endormi"

On ne reviendra pas sur la légende de l'enfant de la balle, abandonné, déraciné, élevé par sa tante dans le Paris en noir et blanc des années 1950. Une soixantaine de bios s'en sont déjà chargées. Mais il reste, du passé, des cicatrices que l'amour des foules n'a jamais refermées: peur du noir et phobie de l'abandon. Le chanteur Jean-Jacques Debout se souvient de Johnny, à 17 ans, lors de leur première tournée. «A l'hôtel, le soir, il refusait que je sorte de sa chambre avant qu'il se soit endormi. Il s'agrippait à mon cou et me serrait jusqu'à ce que le sommeil l'emporte.» On connaît la suite. Le refus de la solitude, les nuits blanches, les filles, les défonces, la «destroyance» en dialecte Hallyday. «Une chance, note Jean-Pierre Pierre-Bloch, Johnny n'a jamais touché à l'héroïne. Il a peur des piqûres.» Aujourd'hui encore, le chanteur se couche souvent à l'aube. Dans sa maison de Marnes-la-Coquette, la Savannah, il s'est fait installer une salle de cinéma - cadeau de Pascal Nègre, PDG d'Universal Music. «Vers 21 heures, j'attaque, dit Johnny. Un Kazan. Puis un deuxième. Puis un Huston. Puis un Ford. Les bons soirs, je suis capable d'en aligner cinq ou six d'affilée.»

De ses multiples vies, la plus récente commence en 1998, avec la sortie de l'album Sang pour sang et l'adoubement tardif de l'intelligentsia. Sagan lui écrit une chanson. Le Monde lui consacre sa Une et un portrait en double page - «Certains trouvaient ça indigne du journal, souligne Pascal Nègre. A l'arrivée, les chiffres de vente ont été pulvérisés.» Miracle: même Les Guignols cessent de matraquer l'idole, chaque soir, sur Canal +. C'est Johnny lui-même qui s'est chargé de corriger le tir. En téléphonant à l'inspirateur irrévérencieux des marionnettes. «Vos conneries, Gaccio, ça me fait plutôt marrer, a expliqué le chanteur. Le problème, c'est pour ma fille, à l'école…» L'autre a branché le haut-parleur. Tout l'étage s'est regroupé autour du téléphone. Ça gueulait: «On t'aime, Johnny!» Gaccio lui-même: «On est obligés. C'est notre métier. Moi, personnellement, je t'adore…» Exit la boîte à coucou. De ce jour, Johnny ne sera plus la risée systématique des Guignols. Un petit «Ah! que…» de temps en temps, à la rigueur.

Il y a les artistes que la mort voue vaguement à la postérité. Et il y a Johnny Hallyday. Le culte vivant. Rockstar jusqu'à l'outrance, mais si humain avec ses liaisons, ses ruptures, ses copains, ses chagrins, ses syncopes. Et ses sauces. Dans les années 1960, le comédien Ticky Holgado fut le secrétaire particulier de Claude François puis de Johnny. Le premier ne laissait rien au hasard. Calculait tout au millimètre. Le second, lui, n'agit qu'au feeling. Ne prémédite jamais. Peut tout changer à la dernière seconde. «C'est la frontière entre les grandes vedettes et la star irrévocable, souligne Holgado. Claude se gérait comme un adulte. Johnny, lui, a toujours gardé son âme d'enfant.» Sur scène, Clo-Clo s'épongeait le front entre chaque chanson. Hallyday, icône de chair et de sang, ruisselle comme un forgeron. «Un Johnny qui ne transpirerait pas, ce ne serait plus Johnny», lâche le philosophe Pierre Sansot.

Quand on lui parle de l'ancien yé-yé, le photographe Jean-Marie Périer sort l'album de famille des monstres sacrés: «Instinctif, terrien, animal, lâche-t-il. Il me fait penser à Montand.» Signoret et l'engagement politique en moins. Car Johnny est au-dessus des partis. Ni de gauche, comme ses origines modestes ou le mieux-pensant culturel l'auraient voulu. Ni franchement de droite, comme son amitié de vingt ans avec Jacques Chirac pourrait le laisser croire. D'ailleurs, le citoyen Smet n'a plus voté depuis le départ du général de Gaulle. «Ils rêvent tous à leur carrière, glisse-t-il, lui rêvait à la France.» L'artiste a chanté à la Fête de l'Huma comme dans les galas du RPR. Aujourd'hui encore, il n'y a que dans les sauteries du Front national qu'il ne se voit pas allumer le feu. «Les fachos, ça, non… Je ne peux vraiment pas!» A dire vrai, la politique le fait bâiller. Les idéologies l'ennuient. Il n'y a que les hommes et sa fidélité en amitié qui peuvent se targuer de l'encarter. Preuve de son œcuménisme un peu las, le seul dirigeant politique dont il se soit senti proche, avant Chirac, s'appelait Georges Marchais. «J'aimais bien le bonhomme, précise-t-il. On se comprenait.»

La rencontre avec Jacques Chirac, alors maire de Paris, remonte au début des années 1980. C'est Line Renaud qui a fait les présentations. Entre les deux hommes, une vraie complicité s'est très vite installée. «Il y a toujours eu quelque chose de chiraquien en Johnny, estime Olivier Mongin. Ce sont deux êtres “ corporels ”, jamais plus à l'aise qu'au milieu d'un groupe en fusion.» Pour le reste, le président et le rocker partagent un destin de survivant, le sens de l'humour un brin potache et un penchant certain pour la bière mexicaine. C'est ce qui l'a frappé, Johnny, la première fois qu'il est allé dîner à l'Elysée. «Je me souviens qu'on nous avait servi du coq au vin. Je me souviens surtout que ça ne nous a pas empêchés d'arroser le repas à la Corona!» Il arrive aussi que Jacques Chirac s'en aille dîner, en famille, chez les Hallyday. Laeticia est aux fourneaux, Johnny jamais loin du frigo. Ces derniers temps, toutefois, le président s'est fait un peu plus rare. «Je crois qu'il a du boulot», sourit le chanteur.

La révolution, il y a longtemps qu'il en avait annoncé les prémices. Presque malgré lui, comme souvent

Robert Hue, lui aussi, a bien connu Hallyday. C'était au Golf Drouot, où le chanteur des Rapaces, tout jeune militant du PC, passait alors l'essentiel de ses soirées. Selon lui, l'influence du rocker sur les convulsions de la société française ne se mesure pas à l'aune d'une conscience politique un peu feignante. «Johnny n'est pas un homme d'engagement, c'est un symptôme», estime-t-il. Un seul exemple: Mai 68. Hallyday lui-même reconnaît qu'il n'y a pas compris grand-chose. La seule manifestation à laquelle il s'est trouvé mêlé, c'est parce qu'il la traversait en Rolls-Royce, carrefour de l'Odéon, au milieu d'une bataille rangée entre étudiants et CRS. «Une Rolls blanche», précise Jean-Pierre Pierre- Bloch. Que Hallyday ait traversé Mai 68 dans le cuir épais d'une limousine importe peu, finalement. La révolution, il y a longtemps qu'il en avait annoncé les prémices. Presque malgré lui, comme souvent. Cinq ans plus tôt, son fameux concert de la place de la Nation avait réveillé toutes les crampes de la société française. «Dans la France des années 1960, où les enfants ne parlaient pas à table, où, dans les usines, les contremaîtres tyrannisaient les ouvriers, ce fut une déflagration, rappelle Robert Hue. Soudain, la jeunesse s'est rendu compte que l'on pouvait chahuter, casser un peu, bousculer les flics et l'ordre établi. Et que ce n'était pas la fin du monde...»

Bien des années plus tard, à sa façon, sans avoir l'air d'y toucher, Johnny, cet homme blessé, ce mari instable, ce père si souvent maladroit, se reconvertira, sur les rivages de la cinquantaine, en chef de tribu modèle au point d'incarner, aujourd'hui, l'archétype triomphant de la famille recomposée. «Je crois qu'il faut remettre les pendules à leur place!» s'était-il exclamé, un jour, dans l'une de ces formules estropiées dont il a le secret. Dans la maison France, le baromètre Johnny, lui, n'a pas bougé. Il n'est pas toujours infaillible. Mais ça fait plus de quarante ans qu'il est là.

Au hit-parade des sujets de conversation sur lesquels l'artiste se montre encore moins loquace qu'à l'accoutumée, l'argent détient sans conteste le pompon de l'omerta. C'est l'un des mystères les plus épais de la mythologie Johnny. C'est aussi le secret de son incroyable ténacité. Non pas qu'il soit un milliardaire du disque que l'appât du gain pousse toujours plus loin. Ce serait même plutôt l'inverse. Au terme d'un petit demi-siècle de carrière, le patrimoine de la star ne doit pas excéder celui d'un honnête chef d'entreprise aux portes de la retraite. Les apparences sont trompeuses. Palais, yacht, bolides: tout ce que le rocker possède ne lui appartient pas forcément. Et vice versa. L'été dernier, la Lorada - le Graceland tropézien de Johnny - a été vendue. Les estimations tournent autour de 10 millions d'euros. Mais lui n'a rien touché. Depuis plusieurs années, déjà, Universal Music était le nu-propriétaire de cette somptueuse hacienda. A force de cautions et de garanties bancaires. «Jusqu'il y a deux ou trois ans, Johnny était criblé de dettes, précise Pascal Nègre. Je pense qu'il a fini par se faire peur. Aujourd'hui, la situation est en passe d'être normalisée.» Son fameux goût du défi n'est donc pas la seule explication à sa carrière de dinosaure. «Plus prosaïquement, Johnny a toujours eu besoin d'argent pour rembourser quelqu'un...», souligne le patron d'Universal Music.

Quand il évoque, de façon lapidaire, ses innombrables déboires financiers, le chanteur rentre la tête dans les épaules et ses yeux s'étrécissent encore un peu. «J'ai travaillé pendant plus de trente ans pour payer mes arriérés d'impôts, résume-t-il d'une voix lasse. Je n'ai connu que ça: 50 millions de francs de dettes devant moi. Plus les années passaient, moins je m'en sortais. Aujourd'hui, ça va mieux. Je n'ai pas une fortune à la banque. Mais, au moins, je ne dois plus rien à personne.» La saga remonte donc à la nuit des temps. A la fin des années 1960, précisément. «Comme d'habitude, il a eu le tort de faire confiance à une vague connaissance, soupire Pascal Nègre. Le genre de type qui vous propose de toucher 50% de ce que vous gagnez et de payer les impôts à votre place.» Le problème, c'est que Johnny est le genre de type à dire: «Tope là!» Son pote Marc Francelet connaît bien la chanson: «S'il avait voulu, depuis le temps qu'il se fait arnaquer, Johnny aurait pu envoyer une bonne dizaine de soi-disant copains en prison.» La plaisanterie a duré cinq ans. Cinq ans sans payer d'impôts, pour le contribuable Hallyday, c'est énorme. Et puis il y a les intérêts, les pénalités de retard, les emprunts et le train de vie d'une rockstar qu'il faut bien continuer d'assumer. Car Johnny est un flambeur qui ne s'est jamais renié. Le spécialiste de l'achat coup de cœur et du cadeau surprise. Ces derniers temps, la mode est aux écrans plasma - il les offre à la chaîne - auparavant, c'était les Harley - «Un matin, il m'en a fait livrer une, parce qu'il ne supportait pas de me voir rouler à scooter», explique son producteur Jean-Claude Camus. Pour faire bonne mesure, il faut préciser que la propension du rocker à s'entourer de joyeux saltimbanques ne s'est jamais démentie. Une manie qui va de pair avec les purges cycliques auxquelles il procède, la mort dans l'âme. Dernièrement, c'est Joël Devouges, son factotum depuis 1982, qui en a fait les frais. Dans la galaxie Hallyday, l'homme était chargé des impôts, des anniversaires et de l'entretien du parc de motos… Au fil des décennies, le chanteur a également démontré une constance assez remarquable dans l'investissement foireux - immobilier outre-mer, cantines mexicaines, etc. - qui l'a mené plusieurs fois, comme plaignant ou non, devant les tribunaux. Voilà pourquoi, pendant des lustres, Jean-Claude Camus s'est usé à serrer les boulons. Voilà pourquoi sa maison de disques ne compte plus les avances consenties. Voilà pourquoi, enfin, l'idole, qui, selon Pascal Nègre, «assure à lui seul, dans les grandes années, 1,5% du marché musical français et 4% du chiffre d'affaires d'Universal Music», n'a jamais été en position de force au moment de renégocier ses contrats. C'est le cas en ce moment.

Par un curieux clin d'œil du destin, les deux demi-frères de Johnny, Jean-Christophe et Olivier, les fils de sa maman, Huguette, sont percepteurs. «Hélas…», sourit l'aîné célèbre. Dur métier, aussi, que de faire tourner, sans relâche, la planche à billets. Car si, sur scène, Johnny mouille le tee-shirt, il le commercialise dans la coulisse. Il est le roi incontesté du merchandising. L'empereur du gadget à Jojo. Ligne de vêtements, fournitures scolaires, parfums, bijoux, statuettes à son effigie… Au fil des années, les tournées de Johnny ont pris des faux airs de caravane publicitaire du Tour de France. Une aubaine: le noyau dur de ses fans est estimé à 150 000 personnes. Seul Bruel, à sa grande époque, a pu rivaliser. Avec Johnny, la grande époque dure depuis quarante ans. Autre particularité du système Hallyday: l'artiste prélève des droits d'auteur et d'édition sur des chansons dont il n'écrit ni les paroles ni la musique. Pascal Nègre ne s'étend guère sur le sujet: «C'est comme ça. Quand Hallyday interprète une chanson, ce n'est pas pareil que si c'est Bertrand Fouinard qui la chantait.» Certes. Il arrive, toutefois, que l'obsession du business pousse l'artiste à la fausse note. Johnny va trop loin.
Johnny, à l'inverse de beaucoup d'autres, n'a jamais cherché à devenir citoyen suisse ou résident monégasque


A Las Vegas, par exemple, en 1995. Conçu par son entourage comme une usine à dollars, le concert, qui se voulait «historique», demeure l'un des fiascos les plus douloureux du chanteur. Une litanie de nouvelles chansons pour justifier la sortie d'un album live. Les fidèles ont fini par pardonner, mais Johnny, lui, s'en veut encore. En mai dernier, quand les dirigeants d'Optic 2000 lui ont présenté le story-board du spot publicitaire qui inonde actuellement les écrans de télé, le chanteur n'a rien trouvé à redire à son rôle de vieux briscard des casinos, un brin presbyte. A un détail près: «Euh… je crois que ça serait mieux si la scène se situait, en France, sur la Côte d'Azur…» Dans le scénario original, bien sûr, l'histoire se déroulait à Las Vegas.

Sans sa naïveté en affaires, sa crédulité face aux profiteurs, son art de gagner beaucoup et de dépenser encore plus, bref sans ce que Jean-Pierre Pierre-Bloch définit comme un «rapport dématérialisé à l'argent», Johnny - qui toucha son premier cachet à 13 ans - aurait pu prendre sa retraite à l'âge où les autres se lancent dans la profession. Mais il était écrit que, sur cette question, son fameux instinct le trahirait toujours, le condamnant, bon gré, mal gré, aux travaux forcés. Jean-Pierre Pierre-Bloch se souvient d'une virée dans les boîtes de Londres, en 1963, en compagnie de Johnny et de Mick Jagger. Au bout de la nuit un type s'accroche à eux, un vrai tenace, une sangsue. «Homo, camé, incompréhensible, résume Pierre-Bloch. Il bégayait qu'il était peintre, voulait qu'on visite son atelier sur les bords de la Tamise. Il nous a eus à l'usure: on l'a suivi…» L'homme vivait effectivement au milieu des toiles. Des toiles étranges sur lesquels dansaient des corps désarticulés. Il en a refilé une à Johnny. Bon débarras. C'est en descendant les Champs-Elysées, vingt ans plus tard, que Jean-Pierre Pierre-Bloch a eu un flash. Une affiche annonçait une exposition au Grand Palais. Il s'est rué chez lui pour appeler son pote: «Johnny, tu te souviens, le peintre à Londres, l'emmerdeur… - Euh, ouais… - C'était Bacon! Francis Bacon! - Ah! ouais… - Tu sais combien ça vaut, un Bacon? Dans les 3 millions de dollars! Elle est où, sa toile? - J'en sais rien, moi… Je l'ai paumée. J'ai dû la balancer dans un déménagement… - T'es sérieux, là? - Jean-Pierre, est-ce que j'ai l'air de plaisanter?»

En faisant le bilan de ses multiples infortunes, on ne peut s'empêcher de remarquer que Johnny, à l'inverse de beaucoup d'autres, n'a jamais cherché à devenir citoyen suisse ou résident monégasque. «C'est un petit miracle, en effet», sourit Pascal Nègre. Quand on lui rapporte ce type de réflexion, le chanteur serre les mâchoires et vous transperce de deux flèches couleur azur. C'est la tête qu'il prend lorsqu'il interroge, faussement inquiet: «Est-ce que j'ai l'air de plaisanter?» La tête qu'il avait probablement un soir qu'il arborait sur son perfecto la Légion d'honneur remise par Jacques Chirac et qu'un inconscient, dans une boîte de nuit, le traita de «conformiste légionné», juste avant d'aller méditer à l'infirmerie.

Johnny, donc, l'ancien gamin sorti de nulle part, ne transige pas avec sa fierté d'être français. Il le dit avec des mots de vieux sage, sur un ton courtois mais définitif: «Je n'oublie jamais que la France est mon pays. Je l'oublie même de moins en moins. Quand je suis revenu de tout, il ne me reste que ça. Même les Etats-Unis m'ennuient. Au bout de trois semaines, désormais, je n'ai qu'une envie: rentrer en France. Ici, c'est chez moi.»

Le romancier Vincent Ravalec, qui lui écrivit une chanson dans l'album Sang pour sang, se souvient du jour où il comprit que Johnny incarnait la «quintessence du pays». A la télévision, un journaliste avait demandé au chanteur s'il fallait «virer les ploucs de Saint- Tropez». Avec une simplicité non feinte, Johnny avait décoché cette fulgurance: «D'abord, je trouve insultant de m'avoir dérangé pour me poser cette question. Ensuite, ce ne sont pas des ploucs, c'est mon public!»
Le soir, chez les Hallyday, tout le monde dîne à la cuisine, chacun à sa place autour des deux mamies


A l'usure, Johnny a conquis tous les publics. Etre fan de Hallyday est, aujourd'hui, du dernier chic chez les intellectuels les plus intransigeants. Philippe Caubère, héritier du théâtre d'Ariane Mnouchkine, ne jure que par lui: «J'ai tout copié sur lui, y compris son attitude sur scène», assure-t-il. Lynda Lemay, la chanteuse québécoise, égérie des bobos quadragénaires, le tient pour unique référence: «Je lui ai consacré l'une de mes chansons après l'avoir rencontré, précise-t-elle. D'ailleurs, j'ai ma carte d'adhérente à son fan-club.» Et les «ploucs», dans tout ça? Cela fait bientôt quarante ans qu'ils chantent le même refrain: Jojo, on t'aime! L'antidépresseur est si puissant qu'on a songé à le rembourser, récemment, aux plus démunis. Fallait-il que les villes qui accueilleront la tournée 2003 de l'artiste «subventionnent» une partie du spectacle en achetant quelques milliers de places à près de 50 euros pour les redistribuer aux chômeurs et aux RMIstes? Le projet a déclenché une bataille rangée dans les conseils municipaux, notamment à Bordeaux. Johnny, meurtri par la polémique, ne veut plus en entendre parler. Tout n'est, pourtant, pas perdu pour ses inconditionnels sans le sou. Car, quand le vrai Johnny, à force de gigantisme, devient inaccessible, il reste Denis Lemen, alias Johnny Rock, le sosie «officiel» de l'idole. Vingt et un ans de carrière, 130 galas par an. Des filles font, parfois, 300 kilomètres pour le voir imiter son modèle. «Il y en a même qui dorment sur le palier de ma chambre d'hôtel», glisse-t-il au passage. On lui offre des fleurs, des montres. Il a, lui aussi, sa ligne de produits dérivés: le polo à manches courtes et le ciré Johnny Rock. Bien sûr, c'est un Johnny placebo. Il le sait. Mais, dans sa catégorie, il est le meilleur. Le plus grand. De la centaine de sosies qui ont, un jour, attaqué le marché, tous, même les plus talentueux - on pense ici à Johnny Vegas, voire à Jojo Daytona - s'y sont cassé les dents.

Johnny Hallyday, le seul, l'unique, le tatoué, va donc avoir 60 ans et, tous sentiments confondus, c'est plutôt rassurant de vieillir avec lui. «Dans un monde qui change très vite, on a besoin de choses qui durent», souligne Pierre Sansot. La chose - que l'écrivain Daniel Rondeau, auteur d'une biographie intitulé Johnny (Nil), range entre de Gaulle et Tintin au rayon des mythologies françaises - est, aujourd'hui, en voie de canonisation. On devine que l'empressement collectif de la critique à le louer, au terme d'un parcours épique, d'une alternance hors normes de jouissance et de souffrance, le laisse moins goguenard qu'il n'y paraît. Voilà deux semaines, la fille de Johnny et de Nathalie Baye, Laura, 19 ans, jeune comédienne, a téléphoné à son père avec des sanglots dans la voix. Elle posait à la Une de Paris Match et trouvait la photo «horrible». Johnny lui a gentiment, mais fermement, remis les idées en place: «Dis donc, ma chérie! Je te rappelle qu'en cinquante ans de carrière M. Charles Aznavour n'a jamais fait la couverture de Match...»

Le respect des anciens, c'est sacré. Johnny Hallyday ne sera jamais le Faust de la scène rock, un dieu païen repu de gloire, de femmes et de cynisme. C'est un homme viscéralement simple, attaché aux valeurs, et dont la vie, ces derniers temps, à la Savannah, ressemble plus à une chanson de Francis Cabrel ou aux petits bonheurs chers à Philippe Delerm qu'à l'hymne barbare si souvent entonné en son honneur. Le soir, chez les Hallyday, tout le monde dîne à la cuisine, chacun à sa place, autour des deux mamies: Huguette, la maman de Johnny, handicapée, et Mamée, l'arrière-grand-mère de Laeticia. Le linge de table est provençal, il y a des fleurs dans les vases, quatre chiens dans le jardin, des discussions à n'en plus finir sur le choix de la sauce pour les spaghettis, et des voisins - Paul Belmondo, Catherine Lara, Hugues Aufray - qui passent saluer la famille. Le dimanche, il y a aussi Laura, David et ses filles, à qui Laeticia apprend à faire des gâteaux, et Johnny, qui lance, en savourant son effet: «Finalement, je suis une sorte de patriarche!»

Ticky Holgado assure que Laeticia est un miracle pour Johnny: «Elle ne veut pas devenir comédienne ou chanteuse. C'est la première que je n'entends pas dire “Johnny” ou “Jojo” quand elle parle de lui, mais “mon mari”.» Quand le parolier Michel Mallory, vieux compagnon de route du rocker, a décidé de se marier, Johnny a passé la future épouse à la question. En tête à tête, pendant une heure. «Puis il m'a donné sa bénédiction», s'amuse le mari.

Quand on lui demande - bêtement - ce qu'il aimerait qu'on dise de lui après sa mort, le chanteur répond d'une voix sereine: «Il a cru en ce qu'il a fait.» Il n'a pas fini d'y croire. Et nous avec. Il y a dix mois, sur le rallye Paris-Dakar, son équipier René Metge a découvert un homme qui pouvait conduire six heures d'affilée dans le désert sans prononcer le moindre mot. Avant de lâcher le fond de ses pensées: «Tu vois, René, je réfléchissais au concert de mes 60 ans. Je me vois bien débarquer au Parc des princes au volant d'un bolide, façon Mad Max, dans un décor de dunes…» Finalement, le chanteur a choisi de descendre du ciel. Il arrivera sur scène par la voie des airs, «suspendu à 68 mètres du sol», confie-t-il dans un sourire de môme un peu casse-cou. C'est tout pour aujourd'hui. Son portable retentit. Il s'excuse. Se lève. Allume une gitane - il ne fume que des gitanes, comme Gainsbourg. Au bout du fil, l'ami Carlos. Johnny répond, l'air grave: «Faut qu'on se voie le plus vite possible.» Une urgence? Johnny confirme: «Il a découvert un nouvel épicier dans le Marais. Il paraît qu'il y a des piments à tomber…»

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Ecrire pour Johnny


par Thierry Gandillot


Quelques-uns de ses paroliers témoignent

«Alors, quand est-ce que tu écris pour moi?» Cette question, ils sont nombreux à l'avoir entendue. Le plus surpris fut certainement Stephan Eicher. C'était au cours d'une émission sur France Inter, quand il a découvert en direct la voix de Johnny, qui lui demandait une chanson: «Avec Philippe Djian, nous n'avions jamais écrit pour d'autres, alors on s'est dit: s'il chante l'une de nos chansons, il faut vraiment que ce soit la sienne. Quand Philippe m'a envoyé le texte par fax, je l'ai punaisé au mur et je me suis mis à tourner autour comme un couturier qui prend les mesures de son client. Je
voulais composer un morceau qu'il aurait du plaisir à chanter sur scène.» Pour Catherine Lara, la question a été posée lors de l'enregistrement de l'hymne qu'elle avait composée pour les Bleus: «Pour moi, c'est le chanteur de scène par excellence. Je voulais un morceau avec lequel il s'éclaterait devant son public. Je le voyais tomber à genoux, et c'est ainsi que j'ai eu l'idée de Laisse-moi tomber.» Même inspiration pour Maxime Le Forestier: «Johnny, c'est le rocker qui baisera jusqu'à sa mort.»
Pour le premier double album de sa carrière - 23 chansons - Johnny a réuni un casting exceptionnel: Gérald de Palmas, Axel Bauer, Patrick Bruel, Marc Lavoine, Maxime Le Forestier, Hugues Aufray, Stephan Eicher, Catherine Lara, Daran, David Hallyday, Fred Blondin, Didier Golemanas, Michel Mallory, Hawksley Workman, Marie Nimier, Jean Rouaud et bien d'autres, vieux compagnons de route, étoiles montantes ou néophytes, comme Sandrine Kiberlain. Tous partageaient le souci d'écrire une chanson qui colle à l'image de Johnny, mais en dépassant les clichés. «On a vite fait de tomber sur les mêmes mots - rue, noir, guitare, amour - av